La Rédaction de Ndiinfos vous porpose de lire cette belle plume de l’Ecrivain et député Gerry Taama.
 

 

Kokoe, la suicidaire.

 
 
Il est 23h et je rentre chez moi après avoir déposé un drôle de client à l’aéroport. Ce jeudi 10 août 2017, le forum de l’AGOA vient de prendre fin et Lomé une fois encore est plongée dans le noir, un peu comme pour faire économie de l’excès d’énergie consommé durant ces trois jours de rencontres internationales. Je viens de dépasser l’ambassade des Etats Unis, qui est illuminée comme un arbre de Noel, et les immeubles de l’OTR et compagnie, plongés dans le noir quand subitement, je perçois une ombre plonger furtivement devant mon véhicule. J’écrase littéralement la pédale de frein tout en essayant de maintenir ma trajectoire, et laisse l’ABS de la Toyota Toundra faire le reste du travail. La distance d’arrêt est très courte. Je n’ai senti aucun choc sur le véhicule, mais je n’ai pas vu l’ombre passer de l’autre côté non plus. Je mets les warnings, et sors précipitamment du véhicule. Je vois aussitôt un pied dépasser de dessous la voiture.
 
– Mon Dieu ! je viens de tuer quelqu’un, me dis-je in petto.
Que faire ? Appeler les pompiers, arrêter un autre véhicule ? Que faire ? Mais les réflexes du secouriste que je suis reviennent vite. D’abord, mettre la victime en position PLS . J’avance donc vers le devant du véhicule pour me faire une idée de la situation, et là, à mon plus grand ébahissement, je vois la forme se relever.
– Vous allez bien ….madame, demandé-je prudemment, en découvrant ahuri, qu’il s’agit d’une femme.
Elle ne me répond pas.
– Puis-je vous aider, vous êtes blessée ?
Toujours pas de réponse. Elle se redresse, remet un peu d’ordre dans ses vêtements et, sous la lumière puissante des phares de la Toyota, me dévisage avec dégoût.
– Chuan ! dit-elle. Vous, vous êtes quel chauffeur même ? Même tuer une pauvre femme comme moi, vous ne pouvez pas. Hein ? Jésus, Jésus, que vais-je donc devenir ?
Je suis interloqué. Que se passe-t-il donc ?
– Madame, vous allez bien au moins, finis-je par demander une fois mes esprits retrouvés.
– Bou lé founou . On dit d’aider une pauvre femme à finir ses jours et tu es là à freiner, hein, et tu es là à freiner ! Pourquoi as-tu freiné ? Jesus ! Jesus ! il faut me sauver.
 
En ce moment, un véhicule venant du centre-ville nous dépasse en klaxonnant rageusement. Je me rends alors compte que ma voiture est très mal garée puis qu’elle est restée sur la chaussée. Je refais le tour de la Toyota par l’avant, rentre dans la cabine pour tenter de me garer sur le côté quand je réalise que la dame a disparu.
 
Aussitôt je pousse un ouf de soulagement. Il s’agissait certainement d’une folle. Avec cette obscurité, elle était certainement repartie d’où elle était venue. Je démarre le véhicule pour poursuivre mon trajet quand j’ai une intuition. Je laisse le moteur tourner et ressors. Comme je m’en doutais, la dame est de nouveau couchée devant la calandre du véhicule. Que faire ? Que faire ? Je vois un des policiers préposé aux feux tricolores devant l’ambassade des USA qui se lève et se dirige vers nous. Il faut vite trouver une solution, sinon je vais rapidement me retrouver mêlé à un scandale qui demain, fera la une des journaux.
J’avance prestement et relève la dame.
 
– S’il vous plaît madame, je ne sais pas le problème que vous avez, mais je vais vous demander de monter dans ma voiture et vous aurez tout le temps de me l’expliquer. Si nous restons ici, vous allez finir votre nuit en prison. Vous voyez le policier qui vient vers nous ? Il va créer de problèmes aussi bien à vous qu’à moi-même.
– Mais monsieur, répond la dame visiblement apeurée, vous ne pouvez rien pour moi. Ils vont tuer ma fille, vous comprenez, vous ne pouvez rien, je veux mourir, mourir.
– Très bien, montez dans la voiture, racontez-moi votre histoire, et si je ne peux rien pour vous, je vous promets de vous tuer après. On peut faire ça comme ça ?
C’est à son tour d’ouvrir grandement les yeux.
– Hein ? demande-elle, éberluée.
– Je vous tue si je ne peux pas vous aider, mais en attendant, montez dans cette putain de voiture et fichons le camp d’ici avant l’arrivée de ce policier.
Elle est toujours hagarde, je vois presque mes paroles traverser son esprit, et au bout d’un moment qui me paraît une éternité, elle accepte de monter dans le véhicule.
Le policier lance un coup de sifflet, mais je suis déjà loin, avec une inconnue plutôt bien parfumée dans ma voiture.
– On va où ? demande la jeune dame pendant que je mets le clignotant à gauche au rond-point GTA.
– J’espère que le Croque-en-bouche est ouvert, on pourra y discuter tranquillement.
 
Mais non, le croque-en-bouche n’est pas ouvert. Depuis la disparition tragique de la patronne de ce restaurant -pâtisserie, le service n’est plus ce qu’il était. Une partie de la toiture est effondrée depuis des semaines, et aucune réparation n’est en vue. On se rabat donc sur la cafeteria en face. On y fait les meilleurs spaghettis rognons que je n’aie jamais mangés.
Pendant le trajet, nous n’avons pas vraiment parlé. Recroquevillée sur son siège, elle n’a pas arrêté de psalmodier des « Jésus, Jésus »
 
Je demande qu’on nous installe une table en retrait, commande ma traditionnelle bière Beaufort, et arrive à lui arracher une commande. Guinness, grand modèle. A sa place, j’aurai commandé la même chose, il vaut mieux être un peu éméché avant de se présenter au jugement dernier.
 
Je prends enfin le temps de la détailler, sans trop la regarder directement pour ne pas l’indisposer. C’est une fille d’une vingtaine d’années, assez grande ; 1.70m à peu près, fine, galbée, avec une poitrine que peine à enserrer une robe moulante bleue nuit, fortement décolletée. Un visage ovale, encadré par une bouche lippue et des yeux fatigués, complète le portrait. Elle a un teint clair, de ces clartés douteuses. On devine que cette peau chocolat au lait a été obtenue à l’issue de laborieux traitements cosmétiques. La couleur foncée de la peau de ses phalanges me donne raison. Mais je ne m’attarde pas sur ses détails.
 
Je la laisse vider deux verres coup sur coup, commander une seconde bouteille et je lance la conversation.
– Très bien, madame, dites-moi ce qui ne va pas
– Ils veulent tuer ma petite fille ? Ils veulent tuer ma Daphnée, mon petit bébé.
– Très bien, que je lui réponds. On va tout recommencer depuis le début. Vous êtes qui, on vous appelle comment et vous faites quoi dans la vie ?
Elle renfrogne la mine, s’accorde un court moment de réflexion et me répond.
– Je m’appelle Kokoè, je suis la femme d’un blanc avec qui je voyage demain pour Dubai en passant par Accra. J’ai une fillette de 5 ans, Daphnée. Moi-même j’ai un BTS en action commerciale et force de vente, mais je ne fais rien pour le moment.
– Et qu’est ce qui se passe avec votre fille ?
– Des bandits ont braqué notre maison aujourd’hui. Mon mari n’était pas là. Ils cherchaient, hum, ils étaient venus pour une valise dans laquelle ils pensaient que mon mari avait laissé de l’argent. Comme la valise était vide, ils sont repartis avec ma fille. Ils disent que c’est moi qui ai vidé cette valise et que si je ne leur ramène pas leur argent, ils vont tuer ma fille. Ma petite fille chérie.
– Votre mari est-il au courant ? demandé-je presque spontanément
– Non, ils m’ont interdit de l’informer. Moi-même j’ai peur de lui dire. Il peut prendre peur et ne plus partir avec moi.
– Vous avez averti la police ?
– Tchié, non, hein ! Ils ont dit que si je les appelle, ils vont tuer ma fille aussi. Oh mon Dieu, aide-moi.
– Ils vous réclament combien ?
– Cent millions. Ils disent qu’il y avait 100 millions de francs dans la valise. Seigneur, où puis-je trouver 100 millions cette nuit ? Je veux mourir, je veux mourir.
Intérieurement, je suis heureux. Voilà une histoire à la Gray Tamera. Je viens de vivre avec un de nos clients une aventure rocambolesque que je te raconterai, ami lecteur, un peu plus tard. Et voici que cette femme éplorée ajoute du piquant à une journée qui est déjà assez extraordinaire.
– Comment communiquent-ils avec vous ?
– Par message. Ils m’envoient des sms.
– Faites voir.
 
Elle fouille son téléphone, et me le tend. Il y a en effet série de messages ; les uns aussi menaçants que les autres. Le dernier finit par : Sale pute, si tu ne donnes pas l’argent avant minuit, c’est le cadavre de ta fille que tu vas enterrer. Donne l’argent.
Je demande à la fille de me donner un moment, et je prends un de mes téléphones. Je fais une recherche sur le numéro du ravisseur avec l’application Call up. En un tour de main, je retrouve un nom, Flavien Dodji. Il a même un compte Facebook. Très bien, j’y vais. Et seconde bonne surprise. Il fait même parti des 5000 amis de mon profil Facebook. Intéressant. Je vois la photo de profil. C’est un jeune d’une vingtaine d’années, qui doit apprécier les rappeurs américains puisqu’il est habillé comme eux : casquette et grosse chaîne dorée au cou. Je regarde s’il a activé la géolocalisation sur son compte Facebook. Bingo. Il a été vu il y a une trentaine de minutes au carrefour Limousine. Au Memphis night-club, sans aucun doute.
 
Je vais regarder ses photos. La majeure partie ont été prises dans des boîtes de nuit. Je découvre même qu’il officie parfois comme DJ à Monte Cristo. Quand j’ai fini de faire défiler la majorité des photos, et de faire d’autres recherches sur Facebook, je me lève, va dans ma voiture, récupérer une boîte de médicament et reviens vers la fille.
 
– Je vais vous laisser cette boîte de comprimé madame, lui dis-je avec un peu de dureté dans la voix : c’est du valium. Si vous avalez tous les comprimés, la mort va intervenir dans une heure, et vous n’allez pas souffrir. Je ne vais pas vous aider parce que vous êtes une menteuse et vous m’avez fait perdre mon temps.
– Hein ? Mais monsieur, dit-elle en se levant d’un bon. Je ne vous comprends pas.
J’exhibe alors une des photos téléchargées sur le profil du dénommé Flavien :
– Regardez bien cette photo : Lui, c’est Flavien, celui qui vous envoie les messages. Et là, c’est vous. Vous étiez ensemble au Monte Christo le vendredi 21 juillet 2017, à 2 h du matin, (toutes ces informations ont été retrouvées grâce aux métadonnées de la photo) en train de danser. Sur cette photo, vous êtes assis côte à côte. Regardez, sur cette autre photo, il est garé devant votre maison, à Nyékonakpoé à côté de l’Agence de l’OTR (comme Flavien avait tagué Kokoè sur ses photos, j’ai facilement retrouvé le profil de cette dernière, et en bonne fille branchée, elle avait publié beaucoup de photos d’elle devant sa maison, qui jouxtait l’agence de l’OTR où j’allais payer mes impôts du temps ou mes bureaux étaient sur le boulevard circulaire.) Et vous, vous vous appelez Kokoè Jolie Tamakloé.
Elle s’effondre dans son siège. Je ne fais pas très attention à elle. Je vais payer l’addition, et remonte dans ma voiture. Au moment où je m’apprête à démarrer, voilà la jeune dame qui tambourine furieusement à ma portière. Je descends la vitre.
– Pardon monsieur, venez, venez et je vais vous dire toute la vérité.
Je suis partagé. Je suis suffisamment énervé pour partir, mais au même moment, j’ai envie de savoir la vérité. Fidèle lecteur, qu’aurais-tu fais à ma place ? Descendre pour écouter Kokoè ou rentrer chez moi retrouver les bras de ma belle et sculpturale épouse.
Je suis descendu. Le Nigérien, tenancier de la cafeteria est surpris de me revoir assis. Mais il ne fait pas de commentaires. Tant que je consomme, c’est bon pour le business.
– Très bien, dis-je la mine renfrognée. Vous devez me dire toute la vérité. On est bien d’accord ?
– Oui, monsieur, je vais tout vous dire. Mais qui êtes-vous ? Comment vous avez fait pour savoir tout comme ça ? Je ne comprends pas. Vous êtes militaire, ou bien c’est les gens de ANR ? Vous êtes Israélien, service de renseignement, je ne comprends rien. En cinq minutes, vous avez tout découvert sur moi, pardon, dites-moi qui vous êtes. J’ai tellement eu peur que je crois que j’ai fait pipi dans mes culottes.
Je ne peux pas lui dire que je suis Gray Tamera, ce nom-là est trop connu. Même si jusqu’alors elle ne m’a pas reconnu du visage, elle retrouvera facilement le nom.
– Je suis Gérard, Gérard Tamaka, et disons que je suis un ange. L’ange du Destin.
– Pardon Monsieur Gérard, dites-moi ce que vous êtes réellement. J’ai peur de vous.
– Madame, je viens de vous démontrer que je suis quelqu’un qui sait beaucoup de choses. Vous voulez me raconter votre vraie histoire, et ensuite, je vous aiderai à retrouver votre fille ou vous voulez mon pedigree ?
Elle se calme, boit encore deux verres de Guinness ; elle est à sa troisième grande bouteille, et se tourne vers moi.
– Voila. Il y a un mois que Dodji et ma sœur Dagan sont venus me voir. Dagan était sortie avec le grand frère de Dodji qui est à Yovodé maintenant. Ils m’ont dit qu’avec des amis, ils allaient faire venir un blanc ici, à Lomé, pour lui vendre des objets d’art. Ils voulaient que je surveille le blanc quand il sera là. Je devais être la cuisinière du blanc, comme ça j’allais bien le surveiller.
– Ils lui voulaient quoi ?
– Je ne sais pas exactement, mais selon ce que j’ai fini par comprendre, c’est que le blanc allait venir pour acheter des objets très recherchés. Ils n’avaient pas les objets en question, mais ils allaient le tromper. Quand il ira chercher l’argent à la banque pour venir les payer, ils vont le braquer et prendre l’argent.
Je réfléchis rapidement. Cette histoire ne tenait pas debout. Tous les objets d’art africains qui avaient une certaine valeur ont tous été pillés et se retrouvent aujourd’hui en occident ou en Asie. Il n’y a plus rien à se mettre sous la dent en Afrique.
– Le blanc, c’est lui votre mari ?
– Non, il n’était pas mon mari avant de venir ici. Comme je vous l’ai dit, moi, j’étais sa cuisinière, mais c’est d’une autre femme qu’il est tombé amoureux.
– Comment ? demandé-je, surpris.
– Il est tombé sous le charme de ma fille. Daphnée. Comme elle était avec moi, il a commencé à s’amuser avec elle à maison. Et progressivement, il s’est attaché à elle. De la petite fille à la maman, ça a été une affaire de quelques jours. Je suis devenue la femme de Philippe. On va se marier dès qu’on arrivera à Paris. Philippe Edouard est cofondateur d’une célèbre galerie d’antiquaires parisiens, mais son nom n’est pas connu du public. Il appartient à une vieille famille française. Il collectionne les objets d’art africains pour son propre plaisir.
– Comment tes complices, désolé mais il faut les appeler ainsi, ont-ils réussi à faire venir ce Philippe en Afrique ? Un tel antiquaire doit savoir qu’il n’y a plus rien à piller en Afrique.
– Je ne sais pas, monsieur, je ne sais rien de ces histoires. Ils ont parlé de bronzes du Bénin. Je ne sais pas pourquoi les bronzes fabriqués au Bénin ont pu intéresser Philippe à ce point, mais la vérité est qu’il est quand même venu, et a fait louer une villa meublée à Nyékonakpoé où moi j’étais la cuisinière. Je disais à mes amis tout ce qu’il faisait.
Là, c’est à mon tour de bondir.
– Vous avez dit quoi, les bronzes du Benin ?
– Oui, oui, les bronzes du Benin. Vous aussi, vous êtes comme Philippe ? Je ne comprends rien à cette histoire de bronze du Benin.
– Madame, les bronzes dont on parle ne viennent pas du Benin de Kerekou et de Talon, mais du royaume du Benin, dans l’actuel Nigéria. Ces objets d’art primitifs principalement en bronze, et quelques-uns en ivoire, ont été pillés au royaume du Bénin avec d’autres objets lors de “l’expédition punitive” anglaise de 1897. Une opération militaire commandée par Sir Gallwey, si mon souvenir est bon. S’il s’agit de ces bronzes, ils sont très célèbres et recherchés. En 2007, une de ces pièces s’est vendue à environ 700 000 euros, soit plus de 400 de nos millions de francs à Paris. Mais comment M. Philippe a-t-il mordu à l’hameçon ? C’est ce que je ne comprends pas.
La dame reste un moment pensive, et me répond.
– C’est maintenant que je comprends certaines choses. Ahan ! Je comprends. Je comprends. Ils avaient une pièce authentique.
– Pas possible. Il n y’a plus aucune de ces pièces en Afrique. Les Anglais ont tout emportés après l’expédition.
– C’est moi qui vous dis. Dodji travaille avec des Nigérians. Ils sont venus au Togo parce qu’ils savent que si c’était au Nigéria, personne n’acceptera d’aller là-bas. Je sortais déjà avec Philippe quand ils ont commencé à négocier. Ils savaient que le blanc viendrait avec son petit laboratoire. Donc ils ont amené un bronze, petit comme ma main. Philippe était très content après l’avoir authentifié avec ses appareils, il disait que même une petite chose comme ça pouvait se vendre à 20 millions de CFA à Paris. Et eux ils disaient, qu’ils avaient une dizaine d’autres pièces que leurs arrières parents avaient cachée aux Anglais. Et Philippe a cru à leur histoire. Ils lui ont montré les photos des autres masques et statuettes. Ils se sont entendus sur le prix : 100 millions de francs.
– Très bien. Mais qu’est ce qui n’a pas marché ?
– Monsieur, ils n’avaient que la petite statue qui était authentique. Le reste était des copies. Les Nigérians disaient, enfin, c’est ce que Dodji m’a expliqué, qu’ils avaient déjà fait ça au Nigéria. Ils montrent la seule pièce authentique au client. Celui-ci va chercher l’argent pour venir payer tout le lot, parce que comme c’est illégal, on ne peut pas faire de virement. Ils le braquent en route ou à la maison. Après, ils rappellent la personne pour la transaction. Comme ce dernier n’a plus d’argent, le marché est annulé.
– Je vous le redemande encore. Qu’est ce qui n’a pas marché ? Vous avez fini par dire la vérité à Philippe ?
– Non hein, s’il apprend ça, il va annuler le mariage et me refuser. C’est eux qui ont fait des erreurs. Ils ont suivi Philippe quand il allait à la banque et il les a vus.
– Je ne comprends pas.
– Aujourd’hui vers 15h, Philippe est revenu tout furieux à la maison. Il m’a dit qu’il avait découvert que les gens avec lesquelles il faisait affaire l’avaient suivi quand il allait à la banque. Comme la somme était importante, il avait ouvert dans plusieurs banques des comptes, pour ne pas trop éveiller l’attention. Mais tout ça est tombé à l’eau à cause de Clément, c’est lui qui a créé tous ces problèmes. Il est arrivé en retard, et Philippe a dû prendre le volant.
– C’est qui Clément ?
– C’est le chauffeur. Dodji et ses amis avaient préparé deux personnes pour surveiller le blanc, enfin, Philippe. Moi, j’étais à la maison, et Clément, le chauffeur contrôlait ses déplacements. Mais Clément est venu en retard aujourd’hui, et Philippe est parti à la banque tout seul. Dodji a donc pris sa propre voiture pour le suivre, pour étudier les possibilités de braquage sur la route. Mais Philippe est très fort. Il l’a repéré très vite, et il a continué à faire le tour des banques comme s’il prenait l’argent alors qu’il ne retirait rien. Il est revenu donc avec une valise vide. A son retour, il m’a dit de faire mes bagages rapidement. Il est parti réserver une suite au Radisson. On allait y passer la nuit et partir demain pour Accra et prendre le vol Emirates pour Dubaï. Il ne voulait plus rester une nuit de plus dans notre villa, craignant justement une attaque.
– Et alors ?
– Quand Philippe est parti à l’hôtel avec Clément, je crois que ce dernier a dit aux autres que le blanc était sorti sans sa valise. Donc, ils ont organisé le braquage de la maison. Selon le plan, ils allaient nous braquer, me frapper un peu, et partir avec l’argent. Ils me donneraient ma part plus tard.
– Et vous étiez d’accord avec ça. C’était pourtant votre mari !
– Je ne pouvais rien. Si Philippe découvrait que j’étais de mèche avec les voyous, il allait m’abandonner. Vous comprenez monsieur, c’était la chance de ma vie. Quitter ce pays, me marier avec un homme riche qui acceptait mon enfant. Je ne pouvais rien faire.
– Et ensuite ?
– Comme prévu, ils nous ont braqués. J’étais seule à la maison avec Daphnée. Ils ont fouillé notre chambre, ont trouvé la valisette mais elle était vide. Et ils ont pensé que c’est moi qui avais volé l’argent ou alors que j’ai prévenu le blanc. Ils sont repartis avec ma fille. Monsieur, ajouta-elle en me saisissant la main, ils vont la tuer. Ils vont tuer Daphnée. Je ne peux pas vivre sans elle.
Et elle fond en larmes. J’essaye de la calmer comme je peux mais je n’ai jamais été fort pour ça. Que faire ? Que faire ?
C’est en ce moment que je me souviens de l’aventure extraordinaire que j’ai vécue cet après-midi, et que j’avais promis de te raconter, ami lecteur.
Aujourd’hui, comme je l’ai dit en débutant de mon histoire, c’est la fin du forum de l’AGOA, et tous mes taxis étaient pris. Vers 14 heures, un client a appelé directement l’agence pour la location, pour une demi-journée, d’une de nos voitures tout terrain. Nous n’en avions pas, ou plus. Il a insisté. Nous lui avons donné le nom d’une autre agence de location. Mais il a refusé, arguant qu’il ne voulait qu’un véhicule Hubert . La secrétaire me l’a passé. Mais je ne pouvais rien pour lui non plus. Je lui ai dit en rigolant que la seule voiture 4*4 qu’il nous restait était ma voiture et que ça lui ferait cher de la louer, parce que j’étais le seul à la conduire. Il m’a dit que le prix n’était pas important. Il avait juste besoin d’un homme discret et bon conducteur. Plaisantant, je lui ai dit que mon tarif personnel était de 500 mille francs la demi-journée. Pour moi, c’était un moyen de le rembarrer. Et tu sais quoi, cher ami lecteur, il était d’accord. Je n’en revenais pas. 500 mille francs pour des courses dans Lomé jusqu’à 22h quand je le déposerai à l’aéroport. De plus en plus intrigué. Je lui ai dit qu’il faudra me verser 50% de la somme avant le début des courses. Il était d’accord aussi. Et je suis allé le retrouver à l’hôtel Sancta Maria. Il avait réellement 250 mille francs pour moi, dans une enveloppe. C’est ainsi que je me suis retrouvé chauffeur d’un El Hadj Nigérien. Je l’ai baladé dans tout Lomé. Plusieurs banques, des mosquées, une maison à Baguida, une autre à Kodjoviakopé. Un seul détail m’a intrigué durant tous nos trajets. Il recevait plusieurs appels, et à chaque fois, il fallait que j’arrête le véhicule pour qu’il sorte parler à ses correspondants.
A 22h, je l’ai donc déposé à l’aéroport, il m’a payé le solde et j’ai mis le cap sur la maison en passant par le rond-point de la Colombe de la Paix parce que je voulais jeter un coup d’œil sur les travaux d’impression qu’une imprimerie réalisait pour notre nouvelle campagne publicitaire. Je ne me suis pas attardé dans les locaux situés dans le pâté de maison en face de Cica Toyota. Le travail était excellent, et lent, comme d’habitude. C’est en entrant dans ma voiture pour repartir que j’ai remarqué une sacoche sur le siège arrière. J’ai aussitôt compris que mon client avait oublié un de ses sacs dans ma voiture. J’ai aussitôt composé le numéro sur lequel il nous avait appelés en début de d’après-midi et que j’avais utilisé pour le contacter une fois arrivé à l’hôtel. Mais il était inaccessible. J’ai regardé ma montre. Il était 22h 45. Son vol était prévu pour 22h30.
Imprudemment, j’ai regardé dans la sacoche, avant de sursauter : c’était bourré de liasses de billet de banque. Par expérience, je savais que c’était des liasses d’un million de francs. Que faire ? D’abord quitter rapidement la devanture de la société. Un des agents de sécurité pourrait regarder par-dessus mon épaule.
J’ai franchi le feu tricolore de Cica, continué plein nord avant de m’arrêter devant l’ancienne Sazof, à Forever. J’ai repris la sacoche, et compté l’argent. Il y avait 50 liasses de billets neufs, aussi neufs que les 500 mille qui étaient dans la doublure de ma veste. J’étais euphorique. Pour être sincère avec toi, cher ami lecteur, je ne pensais plus à celui qui avait oublié l’argent dans ma voiture. J’avais déjà en tête pleins de projets de ce que j’allais faire avec tout ce magot. J’ai redémarré la voiture, lancé la musique à fond, et me suis même mis à danser sur mon siège. J’allais pouvoir offrir un nouveau véhicule à Ursula. Depuis longtemps qu’elle me bassine avec ces Cros-over de Hyundai.
Le feu rouge du carrefour 3K est toujours long, mais malgré l’heure tardive, je me suis arrêté. Ce n’était pas le moment de se faire prendre par des policiers. Et c’est sans doute la durée de ce feu qui a plongé le doute dans ma tête. Et si c’était de faux billets ? me suis-je demandé. J’ai fait un second arrêt, une fois les feux tricolores franchis. J’ai farfouillé dans ma boîte à gants. J’avais acheté par le biais du groupe Facebook jevendsjachete un stylo laser, doté d’un détecteur de faux billets. Je l’ai retrouvé. Mon cœur s’est mis à battre à tout rompre. Les piles marchaient et le rayon violet était bien net. J’ai pris une des liasses. J’ai passé le rayon. Pas de logos de la BCAO et la mention 10 000 sur les pastilles. J’ai répété l’opération sur toutes les liasses. Rien que de faux billets. Fébrilement, j’ai porté la main à la poche intérieure de ma veste et fais sortir les 500 mille francs. Des faux billets aussi. J’étais atterré. Je m’étais fait avoir. Que faire ? Il fallait le signaler rapidement à des forces de sécurité. Si je me faisais contrôler avec tous ces faux billets, j’allais avoir du mal à me justifier. J’ai appelé Commissaire Ben, du commissariat d’Agoè. Heureusement qu’il ne dormait pas. Je lui ai donné rendez-vous à son commissariat, sans lui fournir plus de détails.
Voilà donc où j’en étais quand la dame Kokoè s’est jetée sous ma voiture. J’ai donc toujours, pendant que je discute avec cette jeune femme, 50 millions de faux billets bien imités sur le siège arrière de mon véhicule. En attente d’être déposés au commissariat d’Agoè. J’ai un atout que…
– Monsieur, on va faire quoi maintenant.
C’est Kokoè qui me sort de ma rêverie.
– Je vais appeler Dodji.
– Non, hein !, s’écrie la fille. Ils vont la tuer.
– Pourquoi vont-ils la tuer si on paie l’argent.
– Qui va payer ? on va trouver où l’argent pour payer ?
– Je vais vous passer l’argent.
– Quoi, cette nuit, vous allez me donner 100 millions ?
– Non, je ne peux pas vous avancer cette somme, mais la moitié. Vous dites que votre Philippe est très fortuné ?
– Oui, il a beaucoup d’argent.
– Très bien, je vais vous passer 50 millions et vous me rembourserez 10 millions par an sur 5 ans. Je ne sais pas comment vous allez vous débrouiller, mais si vous êtes d’accord, on va libérer votre fille.
Elle me regarde, bouche bée.
– Monsieur, vous dites, vous dites que vous allez pouvoir trouver, cette nuit-là même, 50 millions de francs CFA, pour faire libérer ma fille ? Alors que vous ne me connaissez même pas ?
– Oui, mais c’est un prêt que vous me rembourserez en cinq ans.
– Comment puis-je croire à cette histoire?
– Quand vous aurez votre fille.
– Vous êtes certain qu’on peut vraiment la retrouver ?
– Je ne suis sûr de rien, mais il faut essayer.
Elle me regarde fixement, puis secoue la tête.
– Non, non, je ne peux pas. Ils vont la tuer. Je ne peux pas. Vous ne savez pas à qui vous avez affaire. Les Nigérians sont dangereux.
– Ok, que je lui réponds. Dans ce cas, je m’en vais. Si vous avez d’autres solutions, allez-y. Mais je tiens à vous dire que le suicide ne vous ramènera pas votre fille. J’espère que vous le savez.
Elle bondit et me prends le bras.
– Non, ne partez pas. S’il vous plaît, j’ai besoin de vous, Mais vous êtes qui, à la fin ? Vous imaginez que vous êtes prêt à me donner 50 millions de francs pour sauver une fillette que vous ne connaissez pas. Même moi, vous ne me connaissez pas. Qui êtes-vous ?
– L’ange du destin, je vous ai déjà dit. Alors, on y va ou pas ? Il va bientôt être minuit.
– On y va, dit-elle après un court instant de réflexion.
– Ok, montez dans la voiture. Actuellement, Dodji est au Memphis, on va l’attendre pas loin de sa voiture.
– Non, non, dit-elle en reculant. S’il me voit, ils vont tuer la fille, ils m’ont dit de ne pas tenter de les approcher.
– Jeune fille, je sais ce que je fais. Montez à l’arrière de la voiture, les vitres sont teintées et personne ne vous verra.
Elle s’exécute de mauvaise grâce et nous mettons cap sur le carrefour Limousine. Je fais le tour pour positionner ma voiture à cinquante mètres de l’entrée de la boîte Memphis, et demande à Kokoè d’appeler son complice.
– Inutile, répond-elle. C’est lui qui appelle là, regardez, dit-elle en me tendant son téléphone.
– Très bien, répondez et passez-le-moi.
Elle décroche et dit :
– Reste en ligne sia ! je te passe quelqu’un.
Je prends le téléphone.
– Bonsoir Dodji, je suis Gérard, le chargé de sécurité de M. Philippe. Il m’a chargé de négocier avec vous. Il sait que vous avez la fille de sa femme. Il sait aussi que les autres objets d’art que vous prétendez détenir sont des faux. Mais Il est prêt à vous payer 20 millions pour la libération de la fillette et la remise de la statuette authentique que vous lui avez déjà montré.
Kokoé ne tient pas en place et bouge dans tous les sens. Elle murmure quelque chose que je n’entends pas.
– Vous êtes qui ? demande l’autre au bout de la ligne, manifestement surpris.
– Qui je suis ne vous intéresse pas. Je suis là pour négocier et M. Philipe souhaite retrouver sa fillette sans scandale.
– Enhein !, et Kokoè ne vous a pas dit ce qu’on demande ? C’est cent millions. Le blanc a l’argent. Cent millions ou on tue la fille.
– Flavien, c’est Flavien qu’on vous appelle, c’est ça ? demandé-je calmement.
– Vous êtes qui même ? Qui vous a donné ce nom ?
– Très bien Flavien, en ce moment même nos satellites vous observent. Vous êtes devant une boîte de nuit au nord de Lomé (en fait, pour répondre, il était sorti de la boîte et je le voyais devant moi). Si nous le voulons, nous pouvons vous pulvériser avec un tir d’un de nos drones. Vous ne savez pas à qui vous vous attaquez. Mais M. Philipe est un homme qui ne veut pas de problème. On va collaborer et personne ne va mourir.
Flavien regarde le ciel, et court se réfugier dans sa voiture.
– M Flavien, dis-je aussi tranquillement que je peux, en évitant de pouffer de rire, nous pouvons aussi pulvériser la voiture dans laquelle vous venez de rentrer. Mais négocions, si vous voulez bien.
Pas de réponse.
– M. Flavien, vous êtes toujours là ?
– Vous êtes qui, me répond une voix mal assurée. C’est les Américains, les Français, ou ce sont les israéliens ? Moi, on m’a envoyé seulement. Donnez l’argent et c’est fini. Pardon, ne me tuez pas. On m’a envoyé.
– Très bien, restez en ligne, je contacte M. Philipe et je vous reviens.
Je garde le téléphone en main durant 30 secondes et le remets à l’oreille.
– Flavien, vous êtes encore là ?
Un petit oui me répond.
– Très bien, M. Philippe est gentil. Il est prêt à payer 50 millions, mais c’est sa dernière proposition. Appelez vos amis nigérians pour négocier. Nous savons aussi où ils se trouvent. Si nous le voulions, nous pouvons monter un assaut et tenter de récupérer l’enfant, mais M Philipe tient beaucoup à elle. Donc faites vite. Vous avez compris.
– Oui, monsieur, répond la petite voix de Dodji. Je vais les appeler. Mais pardon, ne me tuez pas. On m’a envoyé seulement.
– Nous le savons, Flavien, mais appelez vos amis. Faites vite. Vous avez une minute. Nous n’avons pas de temps à perdre.
Et je raccroche. Je vois Kokoè, dans le rétroviseur, secouer la tête.
– Mais qui êtes-vous à la fin ? Je n’y comprends rien. Ou c’est mon mari qui vous a vraiment envoyé ? S’il est au courant, c’est fini pour moi.
– Cessez de parler et attendons l’appel, s’il vous plaît, dis-je, agacé.
Heureusement, voilà d’ailleurs le jeune homme qui appelle.
– Bonjour chef, ils sont d’accord. Nous allons….
– Non, il n’y a pas de nous dans cette histoire. Tu connais le carrefour dit Bodjona ? (je le tutoie pour montrer qui est le patron à présent)
– Oui monsieur.
– Très bien, Il y a une station-service avec un supermarché à côté. Il est minuit et à une heure zero zero heure zoulou, vous allez amener l’enfant là-bas. Sa mère l’attendra sur place dans un taxi. Ensuite, je t’appellerai pour te dire où nous aurons déposé l’argent. Vous allez le prendre, vérifier que le total y est et vous libérez l’enfant. C’est compris ?
– Oui monsieur. Pardon, monsieur ?
– Oui, quoi ?
– C’est quoi heure zoulou dont vous avez parlé là ? les Zoulous sont avec vous aussi ?
– Contentez-vous d’être prêts à 1h du matin. Inutile de vous préciser que si vous essayez de nous doubler, nous avons deux drones actuellement bien armés au-dessus de Lomé, et nous surveillons tous vos faits et gestes.
– Oui monsieur. On va faire comme ça, mais pardon, ne me tuez pas. On m’a envoyé seulement.
– Personne ne mourra. Va chercher l’enfant, et je te rappelle.
– Oui monsieur.
Je démarre ma voiture et passe même devant la sienne. Kokoè, surexcitée, crie.
– C’est lui, mais c’est lui. C’est Dodji.
Je ne réponds pas. Je file à mon bureau à Agoè Atsanvé, transvase tout l’argent dans une des mallettes de sécurité acquises à l’époque où j’avais une société de sécurité. Je mets ensuite le cap sur le carrefour Bodjona. La supérette de la station d’essence est toujours bondée, même tard dans la nuit. Je loue un taxi, et demande à Kokoè de rester à l’intérieur du véhicule, sur le parking de la station. Je dis ensuite à la jeune dame d’aller m’attendre devant le commissariat d’Agoè dès qu’elle aura l’enfant. Si les policiers l’interrogent, elle n’aura qu’à leur dire que c’est de ma part.
Je continue vers Agbalépédo. L’agence de la poste qui jouxte la station routière dispose d’une grande poubelle à sa devanture. J’y dépose la mallette avec les 50 millions, et je me mets en retrait, au niveau de la station Total. Tous phares éteints, j’appelle Dodji, avec un de mes téléphones au numéro masqué.
– Flavien, c’est Gérard, l’homme de Monsieur Philippe. Vous avez la fille ?
– Oui monsieur.
– Très bien. Il va être 1h dans 15mn. L’un d’entre vous va aller au carrefour Bodjona, la maman est dans un taxi bleu sur le parking de la station et ….
– Mais monsieur, je dois vous dire que… m’interrompe le garçon.
– Flavien ? Flavien ? lui coupé-je assez durement.
– Oui monsieur ?
– Je vous ai déjà dit de ne pas m’interrompre. C’est compris. N’oubliez pas les drones armés au-dessus de vous. Vous me comprenez ?
– Oui, monsieur.
– Très bien. Vous connaissez l’agence de la poste d’Agbalépédo, à côté de la gare routière ?
– Oui monsieur
– Parfait. Il y a une poubelle devant la poste. Vos 50 millions sont dedans ; vous les prenez, vous comptez sur place, vous libérez la fille et vous nous remettez la statuette. Tout le monde rentre chez lui et personne ne sera blessé.
– Hein ! s’exclame le garçon. Vous avez l’argent. Vrai de vrai ?
– Flavien, nous n’avons pas de temps à perdre ? Venez chercher l’argent et on en finit avec cette histoire.
– Oui, oui monsieur, on arrive.
J’appelle Kokoè.
– Tenez-vous en place. Si tout se passe bien, on va vous amener votre fille bientôt. Ne sortez pas du taxi. Restez en place.
Cinq minutes plus tard, je vois la Mazda 323 de Dodji avancer lentement vers la petite agence de la poste. C’est Dodji lui-même qui est au volant. Deux autres personnes sont à l’arrière. Je suppose que ce sont les Nigérians. Le véhicule s’est à peine arrêté, que l’un d’entre eux bondit déjà et court farfouiller dans la poubelle. Il revient avec la mallette noire.
J’appelle Flavien.
– Maintenant que vous avez l’argent, libérez la fille.
– Chef, on va compter d’abord.
En effet, ils ont allumé le plafonnier de la petite voiture et comptent. Ils sont là, juste devant moi. Au bout de cinq minutes, je les vois se congratuler et pousser des cris de joie. Je rappelle Flavien.
– Flavien, nos drones sont toujours au ciel et je sais que vous avez compté l’argent. Libérez la fille à présent.
– Oui chef, répond-il hilare. On va la libérer. Merci chef, on a compté l’argent. Vous avez dit vrai. Tout l’argent est là. On va la libérer. Mais ne me tuez pas oh !
J’appelle Kokoé deux minutes plus tard.
– Akpé ! Akpé na mawu. J’ai ma fille. On est en train d’aller vers Agoé. Akpé. Dieu merci. Daphné est avec moi. Alléluia.
Je réfléchis rapidement. Inutile d’aller au commissariat où j’aurai trop de choses à expliquer au commissaire.
– Très bien, que je dis à Kokoè, retrouvons-nous plutôt à la cafeteria où on a bu tout à l’heure. Inutile d’aller au commissariat.
– Oui monsieur, on se retrouve donc là-bas. Alléluia.
Pour moi, le trajet est plus court. Je suis donc le premier à arriver sur les lieux. Le taxi arrive cinq minutes plus tard. Kokoè vient toute seule.
– Et la petite ? demandé-je.
– Elle dort. Elle est très fatiguée. Mais ils ne lui ont pas fait de mal.
Je lui demande de s’assoir. Mais elle est pressée. Elle appelle même Philippe, son mari. Il est manifestement furieux, mais elle explique qu’elle est allée chez une tante où on lui a volé son téléphone. Elle venait seulement de le retrouver. C’est gros comme mensonge, mais s’il l’aime, il va gober ça. Je la fais asseoir tout de même.
– Vous voyez bien que j’ai tenu ma parole, non ?
– Monsieur, je ne sais pas qui vous êtes, mais vous êtes vraiment un ange. C’est Dieu qui vous a envoyé vers moi. Jésus a écouté mes prières. Ne vous en faites pas, donnez-moi un numéro de compte, je vous rembourserai votre argent, et plus même si je peux.
Je lui tends un bout de papier : le numéro d’un compte offshore. Enfin, n’exagérons rien, un compte Ecobank au Nigéria.
– Très bien. Je sais que vous allez tenir parole. Comme vous l’avez vu ce soir, je suis un ange, et les anges vont partout où ils veulent. En un clin d’œil, je peux vous retrouver à Paris.
– Hein ! non hein ! je vais vous rembourser piam ! ce que j’ai vu cette nuit-là, dépasse l’entendement. Vous avez sauvé ma fille, vous avez sauvé mon mariage. Vous m’avez sauvée. Je vous dois tout.
– Très bien, assez parlé. Partez. Retrouvez votre mari et soyez heureuse. Ne faites plus la compagnie de bandits, hein !
– Jamais monsieur, jamais. C’est le Christ qui vous a envoyé. Soyez béni. J’ai votre numéro, je vous appellerai.
Le taxi démarre mais je l’arrête aussitôt.
– Et la statuette. Il vous l’a remise ?
– Ah oui, j’oubliais. La voilà. Petite chose comme –ça qui coûte ce prix ? J’avais voulu l’offrir à Philippe, mais je crois qu’il va se méfier. Il faut la prendre.
– Bien sur, que le lui réponds, elle me revient en dédommagement, dis-je en souriant
Je prends la petite statuette représentant un homme debout, et tape sur la portière du taxi.
– C’est bon, il faut partir à présent.
Le taxi s’ébranle et continue vers Klikamé. Je reste sur la table et entame ma seconde beaufort de la nuit. Je compose sur mon téléphone un code, que j’envoie au numéro de la carte sim, incorporée dans la valise de sécurité. Quelques secondes plus tard, je reçois une série de chiffres. Ce sont les coordonnées géographiques de la valise, car la valise contient un traceur GPS. Je fais rentrer les coordonnées dans google map. Pas possible ! La valise est actuellement dans la maison de Kokoè. Je fais une seconde vérification. Pas d’erreur possible, c’est bien la maison à côté des bureaux OTR Nyékonapkoé. Je n’en reviens pas. Je pousse même un juron, à la grande surprise du gérant de la cafeteria. Aurai-je été abusé par Kokoè ? Mais comment aurait-elle pu savoir que je trimballais 50 millions dans ma voiture. Et la tentative de suicide n’était pas feinte. Si je n’avais pas pilé à temps, je la tuais. J’envoie un second code à la valise. Cette fois, c’est pour déclencher le micro situé sur l’une des façades de la mallette. Je peux entendre tout ce qui se dit au tout autour.
Il y a un homme qui crie.
– Yes! Yes! We did it.
Une voix, que j’identifie comme celle de Flavien, dit
– Dagan, on fait quoi maintenant ?
J’ai la chair de poule. Je n’ose pas imaginer un seul instant que cette Dagan puisse être la sœur dont Kokoè m’avait parlé.
– Il faut partager l’argent non ? mais on va attendre que le troisième nigérian vienne. Lui aussi, il fait quoi depuis là. Ma petite sœur là, elle pensait que quoi ? C’est nous qui l’avons mise chez le blanc, elle est partie trouver pour elle là-bas et elle veut partir nous laisser. Tu vois comment l’homme noir est mauvais non ? Chuan ! On va partager l’argent et nous aussi on va haya un peu.
Pas de temps à perdre. Il faut agir vite. Il faut faire intervenir le commissaire sinon mon plan va tomber à l’eau. Je n’ai aucune envie de laisser circuler dans la ville de Lomé 50 millions de faux billets. Mais voilà que Kokoé m’appelle.
– Monsieur Gérard. C’est pour vous remercier encore. Mon mari a trouvé un vol sur Air Maroc, nous allons pouvoir partir avec un vol qui arrive à 4h à l’aéroport, nous allons nous reposer à Casablanca une semaine avant de continuer sur Dubai. Merci beaucoup, Akpé kaka. Je ne vous oublierai pas. Merci. Que Dieu vous bénisse abondamment.
– Bon voyage, dis-je laconiquement.
Je raccroche et monte dans ma voiture. Je rappelle le commissaire Ben. Il est furieux, mais comme il dort souvent dans son commissaire, il est encore là. Je vais le retrouver. Bien entendu, je ne lui raconte pas toute l’histoire. Je lui parle d’un réseau de faussaires qui nous ont payé avec des faux billets. Je lui montre les 500 mille dans l’enveloppe. Je lui précise que je connais leur repère et que je sais qu’ils sont encore sur place. Nous avions l’habitude, lui et moi, du temps où j’étais dans l’armée, de nous échanger des informations. Je lui file les tuyaux et lui se couvre de gloire.
Rapidement, il prend une patrouille et met le cap sur Nyékonapkoé. Normalement, il doit aviser ses supérieurs, mais il connaît la chanson. S’il leur file le dossier, ils vont lui ravir la vedette.
Je rentre chez moi, en demandant au commissaire de me tenir au courant.
Une heure plus tard, il m’appelle.
– Ah président, c’est bon, c’est très bon même. Ils sont cinq, dont une femme. Ils avaient 50 millions de francs chez eux. Exactement comme les 500 mille que vous m’avez remis. Tous faux. Euh, président, on fait comme d’habitude ou vous voulez que je vous cite ?
– Jamais, que je réponds. Tu vas prendre du galon et on ira boire une bière un de ces jours.
– Président, je ne sais pas comment vous avez fait, mais c’est très bon. J’ai appelé tous mes chefs, ils sont contents. On les cherchait depuis.
– Ton équipe a aussi fait un bon travail. Bonne nuit, Ben. Je suis fatigué.
– Bonne nuit, président.
Je rentre dans la chambre à coucher sur la pointe des pieds. Mais Ursula a le sommeil léger.
– Je ne dors pas, tu sais, dit-elle d’une voix tout de même endormie.
– Chérie, j’ai eu une journée exceptionnelle, et je t’ai ramenée une statue Yoruba datant du 19ème siècle.
– Laisse-moi tranquille avec tes affaires de statue. Ce que je veux, c’est une nouvelle Tucson de Hyundai. Pas des statues vaudou. Je vais faire quoi avec ça ?
Je me doutais bien qu’elle dirait ça. L’art n’a jamais été le point fort de mon épouse. Je pose la statuette sur la coiffeuse et me glisse sous les draps. Je connais quelques antiquaires à Paris qui me donneront un bon prix pour un bronze du Benin. Peut-être même M. Philippe. Qui sait ?
Ursula, boudeuse, me tourne le dos. Mais je suis fatigué, et peu disposé à lutter. Je ne tarde d’ailleurs pas à m’endormir.
Un jour ordinaire chez Gray Tamera.
 
 
Gerry TAAMA